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par Fabien Girard de Barros, Directeur de la publication
le 27 Mars 2014
Alors que Simone de Beauvoir pensait que l'on "ne naît pas femme, on le devient", on naît désormais madame, sans le devenir pour autant, sans passer par la case "mademoiselle" au terme de laquelle le futur mari touchait une dot coquette de vingt mille francs. Ainsi donc, à côté de son oncle et de sa vareuse de tous les jours, Marcel P. est-il désormais certain que la jeune femme qui achevait de manger une mandarine était une dame, quitte à ce que cet état administratif policé ne le fasse plus rougir et qu'il ose, dès lors, tourner les yeux de son côté sans peur d'avoir à lui parler... Admettons que la madeleine manque un peu de sel...
Et, que dire de la "Grande Mademoiselle" ? D'un coup de baguette administrative, voilà Anne Marie Louise d'Orléans propulsée "Madame" ! Le problème est double, pensez donc : de "Grande Madame", il n'y en a qu'une, Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, sa mère, qui -je vous le donne dans le mille- est la femme du "Grand Monsieur", Gaston, frère du roi ; et ne verrait-on pas Henriette d'Angleterre prendre la mouche, elle qui est, de droit, "Madame", femme de "Monsieur", frère du nouveau roi ! Surtout, mademoiselle de Montpensier est-elle connue, dans l'Histoire de France, comme le meilleur parti de son temps, dont la fortune et les titres en dot faisaient envier Louis XIV, au point d'envoyer Lauzun à Pignerol, pour lui passer l'envie de faire d'elle, justement, une dame. Alors, si Mademoiselle était, en fait, Madame, ce n'est à plus rien n'y comprendre...
Pensez, aussi, à ces Frosine et toutes ces marieuses ! Sans distinction de statut marital, comment voulez-vous qu'elles fassent leur office ? Remarquez, puisqu'aux termes de la dernière jurisprudence, un homme marié peut, sans préjudice, obtenir une rencontre amoureuse, pourquoi une dame ne le pourrait-elle pas ?
Du moins, nous en connaissons certaines qui doivent se retourner dans leurs tombes, et point des moins féministes! Est-ce que madame de Staël eut fait la même carrière littéraire, si elle était demeurée mademoiselle, que dis-je, madame Necker ? Son père était illustre, mais son mari, bien mal arrangé qu'il fut, lui a offert plus par le statut de madame, que par son titre patronymique : la liberté d'être une femme moderne et avant-gardiste, épouse des Lumières plus que des convenances. Pour Germaine, se débarrasser du statut de demoiselle avait un sens, annonçant sa grande liberté malgré l'exil. Et, sans avoir été mademoiselle Necker auparavant, Germaine aurait-elle pu devenir, tout simplement, madame de Staël ? Quant à madame Bovary, c'est bien parce qu'Emma avait épousé Charles et que, devenant ainsi madame à Thionville, avec toute sa cohorte de frustrations et de dégoût pour la fatalité, elle est entrée au panthéon littéraire. C'est donc bien ce passage marital, cette transsubstantiation de mademoiselle devenant madame, qui firent de ces femmes, les rebelles de leur temps. A l'inverse, et pourtant dans le même sens, il n'est point certain que Gabrielle Chanel, dite "mademoiselle" eut goûté au plaisir forcé de devenir ainsi "madame". Si Coco, loin d'être pucelle, jouait sa partition avec Stravinsky, tout en se faisant appeler mademoiselle, c'est bien qu'elle abhorrait l'institution du mariage et les chaînes qui l'accompagnaient. Voilà donc les visées féministes d'une demoiselle pour le moins engagée... D'autres, enfin, ont écarté définitivement le problème en devenant Saintes, et il n'est point question de savoir si Jeanne était dame ou demoiselle d'Arc. Mais, on conviendra que la solution est difficile à appliquer au plus grand nombre...
Et, la Grande Nanon, si chère à Balzac et à Etienne Grandet, de s'emmêler les pinceaux, clamant, page 36, que Madame "se marierait dans l'année" ! Quand l'égalitarisme va se nicher dans la chambre à coucher... Il est peut-être temps, en fait, pour les hommes d'être plus gents damoiseaux, que messieurs les censeurs de l'égalité salariale, sociale, religieuse et politique. Ce n'est pas parce qu'un mot disparaît par circulaire, que la souffrance fruit de l'inégalité en est pour autant fossoyée.
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